Notices - Platon, Théétète

 THÉÉTÈTE, ou Sur la Science (genre peirastique)

Argument

La discussion qui fait l'objet du Théétète est précédée d'une sorte de prologue. C'est une conversation entre deux Mégariens, anciens disciples de Socrate, Euclide et Terpsion. Euclide, qui était descendu au port de Mégare, y a rencontré Théétète, qu'on transportait malade et blessé du camp de Corinthe à Athènes. Quelle perte, s'écrie Terpsion, si ce grand savant et ce brave soldat vient à mourir ! Il a, dit Euclide, justifié l'augure de Socrate, qui lui avait prédit un glorieux avenir. Socrate en effet, quelque temps avant son procès, s'était trouvé avec Théétète et avait eu avec lui un entretien où la précoce intelligence du jeune homme l'avait frappé. Pourrais-tu, dit Terpsion, me rapporter cet entretien ? Non, mais je l'ai rédigé sur le récit que m'en a fait Socrate. Seulement, au lieu de garder la forme du récit, j'en ai fait un dialogue direct entre Socrate et ses deux interlocuteurs,Théodore et Théétète.

C'est Socrate qui ouvre la conversation. Dis-moi, Théodore, toi qui enseignes ici la géométrie, as-tu distingué parmi tes élèves athéniens quelques jeunes gens qui promettent de devenir des hommes de mérite ? Oui, Socrate, un en particulier. Il te ressemble au physique et il est merveilleusement doué quant à l'intelligence et aux qualités morales. Il s'appelle Théétète. Appelé par Théodore, Théétète s'approche. Puisque tu apprends les sciences à l'école de Théodore, lui dit Socrate, pourrais-tu me dire en quoi consiste la science ? La science, c'est ce qu'enseigne Théodore, la géométrie, l'harmonie, le calcul et les arts en général. Ce n'est pas la science, que tu définis là, mais ses objets. Socrate propose à Théétète d'examiner tout ce qu'il dira à propos de la définition de la science. Et c'est cela même qui constitue le vif du sujet : qu'est-ce que la science ?

Théétète va proposer successivement trois définitions qui seront examinées et repoussées l'une après l'autre : 1° la science est la sensation ; 2° la science est l'opinion vraie ; 3° la science est l'opinion vraie accompagnée de raison.


Première définition : La science est la sensation

[151 d – 152b] Théétète « Donc il me paraît que celui qui sait une chose sent ce qu'il sait et, autant que j'en puis juger en ce moment, la science n'est autre chose que la sensation. »

Cette doctrine que la science est la sensation n'est autre que celle de Protagoras – largement dévelloppée par Platon avant qu'il ne la réfute –, quand il dit que l'homme est la mesure de toute chose, c'est-à-dire que telle une chose m'apparaît, telle elle est pour moi, et que telle elle t'apparaît, telle elle est pour toi1. Comme apparaître, c'est être senti, il s'ensuit que la sensation est la science.

Sur quoi s'appuie cette théorie de Protagoras ? Sur la doctrine d'Héraclite, que tout est en mouvement, que rien n'est fixe, que tout devient. Cette doctrine remonte à Homère2 et c'est celle de tous les sages, à l'exception de Parménide et de son école. C'est du mouvement et de leur mélange réciproque que se forment tous les êtres que nous disons exister, tandis que le repos détruit. Ils n'existent point par eux-même : ainsi la couleur n'est pas quelque chose qui existe à part, elle résulte de l'application des yeux à la translation appropriée :

[153 e – 154 c] Socrate « [Ce n'est en effet], ni l'organe appliquée à l'objet, ni l'objet auquel l'organe s'applique, mais un produit intermédiaire propre à chaque individu, et encore ce produit varie-t-il dans le même individu, parce que celui-ci change sans cesse».

Pénétrant plus avant dans la doctrine du mouvement universel, en l'examinant point par point sans craindre de l'approfondir et la compléter, comme il le fait souvent lorsqu'il expose les idées d'un adversaire, Socrate s'applique ensuite à démontrer que le mouvement seul existe. Et pour cela il argue du fait qu'il est impossible qu'une chose devienne plus grande ou plus nombreuse autrement que si elle est augmentée.

[155 a – 155 d] Socrate, « [En premier lieu], jamais rien n'est devenu plus grand ni plus petit, soit en volume, soit en nombre, tant qu'il a été égal à lui-même. [...] En second lieu, qu'une chose à laquelle on n'ajoute ni ne retranche rien, ne croît ni ne décroît jamais, mais reste toujours égale. [...] Ne dirons-nous pas aussi, en troisième lieu, que ce qui n'existait pas auparavant n'a pas pu exister par la suite sans devenir et sans être devenu ? ».

Seul le mouvement existe, donc, mais il y des mouvements de deux espèces, dont chacune est infinie en nombre.

[155 d – 156 b] Socrate « L'une d'elles consiste en une force active, l'autre dans une force passive. De leur union et de leur friction mutuelle naissent des rejetons en nombre infinis, mais par couples jumeaux ; l'un est l'objet de la sensation, l'autre la sensation, qui éclôt et naît toujours avec l'objet de la sensation. Pour les sensations, nous leur donnons des noms tels que ceux-ci : visions, auditions, olfactions, froid et chaud, et aussi plaisirs, peines, désirs, craintes et cætera. D'un autre côté, la classe des objets sensibles est apparentée à chacune de ces sensations ; des couleurs de toute sorte le sont à des visions de toute sorte ; de même les sons le sont aux auditions et les autres objets sont liés par la nature aux sensations. »

Maintenant il s'agit pour Socrate de définir ce mouvement dont il vient de prouver l'existence.

[156 b – 157 e] Socrate « Il signifie que tout cela [...] est en mouvement ; mais ce mouvement est rapide ou lent. Tout ce qui est lent se meut à la même place et vers les objets voisins et c'est ainsi quil engendre, et les produits ainsi enfantés sont plus rapides ; car ils se déplacent et c'est ce déplacement qui constitue naturellement leur mouvement. Lors donc que l'oeil et quelque autre objet qui lui correspond ont en se rapporchant engendré la blancheur et la sensation qui lui est liée par la nature, lesquelles n'auraient jamais été produites, si l'un ou l'autre est allé vers l'autre chose, alors, tandis que se meuvent dans l'espace intermédiaire la vision qui vient des yeux et la blancheur qui vient de l'objet qui a engendré de concert avec eux la couleur, l'oeil se remplit de vision ; il voit alors, et il est devenu, non pa vision, mais oeil voyant. Pareillement l'objet qui est concuru avec l'oeil à la production de la couleur s'est rempli de blancheur et il est devenu, non pas blancheur, mais blanc, que ce soit un morceau de bois ou une pierre, ou tout autre objet qui se trouve coloré de cette couleur. Et il en est ainsi du reste : le dur, le chaud toutes les qualités doivent être conçues de la même façon ; rien n'est tel en soi et par soi, comme nous le disions tout à l'heure ; c'est dans leurs approches mutuelles que toutes choses naissent du mouvement sous des formes de toutes sortes, car il est, nous disent-ils, impossible de concevoir l'élément actif et l'élément passif comme existant séparement, parce qu'il n'y a pas d'élément actif, avant qu'il soit uni à l'élément passif, et ce qui, dans telle rencontre, a été agent, apparaît comme patient, en s'unissant à autre chose. Il résulte de tout cela que rien est en soi, qu'une chose devient toujours pour une autre et qu'il faut retirer de partout le mot être.[...] »

On objecte à ce système les songes, les maladies, la folie et les illusions des sens. Car on peut bien répondre que la sensation pendant le rêve est tout aussi existante pour celui qui rêve qui la sensation pendant la veille l'est pour celui qui veille, que la sensation de Socrate malade est aussi vraie pour lui qu'elle est lorsqu'il se porte bien. Il n'y a en effet, pas d'autre juge de la sensation que celui qui l'éprouve. C'est ainsi que selon Homère, selon Protagoras, selon Théétète la sensation est la science.

Après un court intermède où Socrate annonce qu'il va examiner l'enfant nouveau-né de Théétète et où Théodore le presse d'en dire son sentiment, il assène d'abord à Protagoras deux terribles coups de boutoir :

[160 b – 161 c] Socrate « [Pourquoi Protagoras a-t-il fait de l'homme] la mesure de toutes choses ? [...] Je ne vois pas pourquoi, au commencement, il n'a pas dit que la mesure de toutes choses, c'est le porc, ou le cynocéphale ou quelque bête encore plus étrange parmi celles qui sont capables de la sensation. »

[161 c – 162 b] Socrate « Si, en effet, l'opinion que chacun se forme par la sensation est pour lui la vérité, si l'impression d'un homme n'a pas de meilleur juge que lui-même, et si personne n'a plus d'autorité que lui pour examiner si son opinion est exacte ou fausse, [...], si chacun se forme à lui seul ses opinions et si ces opinions sont toujours justes et vraie, [en quoi Protagoras est-il plus savant que les autres] ? »

Peiné de voir son ami Protagoras maltraité Théodore refuse de répondre, en en charge Théétète. Socrate envisage à présent la conséquence à laquelle conduit la thèse que la science est la sensation. Autrement dit, sentir par l'ouïe, la vue ou tout autre sens, c'est savoir. Or celui qui voit et qui a pris connaissance de ce qu'il a vu, s'il ferme les yeux, se souvient de la chose, mais ne la voit plus. Or dire qu'il ne voit pas, c'est dire qu'il ne sait pas puisque voir c'est savoir. Il s'ensuit que, quand un homme a acquis la connaissance d'une chose et qu'il s'en souvient encore, il ne la sait pas, puisqu'il ne la voit pas : conséquence absurde ! 3

[164 b – 164 d] Socrate « On aboutit donc à une impossibilité quand on prétend que la science et la sensation sont la même chose. [...] Il faut donc reconnaître que se sont deux choses différentes. »

Mais si Protagoras était encore en vie, il pourrait alléguer qu'il est en effet possible que le même homme sachant une chose ne la sache pas. Supposons que que quelqu'un nous ferme un oeil avec sa main et qu'il nous demande s'il on voit son habit avec cet oeil fermé, nous serons forcés d'avouer que nous le voyons et ne le voyons pas en même temps. Et puis la mémoire que l'on conserve des choses que l'on a senties n'est pas de même nature que la sensation qu'on éprouvait et qu'on n'éprouve plus. On n'est plus le même homme, puisqu'on ne cesse de changer. Enfin, Protagoras pourrait maintenir que les sensations diffèrent, non en tant que vraies ou fausses, puisqu'elles sont toutes également réelles, mais en tant que meilleures ou pires. Loin de ne reconnaître ni sagesse ni sage, il dirait, au contraire qu'on est sage, lorsque, changeant la face des objets, on les fait paraître et être bons à celui auquel ils paraissaient et étaient auparavant mauvais.

De peur que Protagoras ne lui reproche de ne discuter qu'avec des enfants, Socrate engage Théodore à lui répondre. Mais ce-dernier est obligé de s'y résigner. Socrate continue : Protagoras dit que ce qui paraît à chacun existe réellement pour celui à qui cela paraît. Or c'est l'opinion de tous les hommes qu'il y a parmi eux des sages et des ignorants, et tu sais-toi même qu'il n'est pas d'opinion qui ne trouve des contradicteurs. Si donc Protagoras a cru que l'homme est la mesure de toutes choses, mais que la foule se refuse à le croire avec lui, autant le nombre de ceux qui ne le croient pas dépasse le nombre de ceux qui le croient, autant il y a de raisons pour que son principe soit faux plutôt que vrai. En reconnaissant qu'on ne peut avoir que des opinions vraies, Protagoras reconnaît que ses contradicteurs ont une opninion vrai, en jugeant la sienne fausse.

Sans doute sa doctrine trouve un point d'appui très fort dans les sensations comme celles du chaud et du froid, du doux et de l'amer et autres du même genre. Mais il n'est pas de même s'il s'agit de la santé, du juste, de a piété, où il faut bien reconnaître qu'un homme l'emporte sur un autre.

Après une digression sur la vie du philosophe iniciée par Théodore4, accusant Socrate d'avoir une vie de loisir comparée à celle de l'avocat, ou de l'orateur ; Socrate revient au sujet. Il prend l'exemple d'un Etat qui fait des lois. Ces lois sont évidemment édictées en vue de l'utilité future. Or la sensation n'a rien à faire avec l'avenir, et c'est l'homme compétent seul qui mérite d'être écouté ici, comme en tout ce qui concerne l'avenir.

Mais même à l'égard des sensations immédiates du chaud et du froid et autres parailles, on ne peut pas soutenir qu'elles sont vraies, en se fondant sur la doctrine du mouvement.

[181 b – 181 e] Socrate « Ce que je demande, le voici : que veulent bien dire [les philosophes] en affirmant que tout se meut ? [...] N'y a-t-il pas, comme il me paraît à moi, deux sortes [de mouvements] ?[...] Quand une chose passe d'un lieu à un autre ou qu'elle tourne sur place, n'appelles-tu pas cela, [Théodore], mouvement ? Mais quand elle reste en place et vieillit, ou que de blanche elle devient noir, ou de dure, molle, ou qu'elle subit quelque autre altération, nest-il pas juste de dire que c'est là une deuxième espèce de mouvement ?[...] Je compte donc deux espèces de mouvements ; l'altération et la translation. »

Comme tout se meut de ces deux façons, la perception et la qualité qui se meut entre le sujet et l'objet doivent changer de nature au moment même de la sensation, de sorte qu'elles ne peuvent même pas être nommées.

[182 c – 182 e] Socrate « Des lors, il ne faut pas dire [...] d'aucune sensation qu'elle sent plutôt qu'elle ne sent pas, du moment que tout se meut de toutes manières. »

Chaque chose n'est pas plus tôt qu'elle n'est plus : elle n'est pas plus « ainsi » que « pas ainsi », puisque ces mots expriment le repos. La sensation toujours changeant n'est donc pas la science, et la doctrine d'Héraclite aboutit au contraire à la négation de la science.


Deuxième définition : La science est l'opinion vraie

Revenant donc à la sensation, Socrate demande à Théétète : Etant donné que ce que l'on sent par un sens, on ne peut le sentir par l'autre, par quoi conçois-tu une idée qui se rapporte à deux sens à la fois, et à quels organes assignes-tu la perception de ce qui est commun en toutes choses, comme l'être et le non-être ?

[185 d – 186 b] Théétète « Il n'y a pas d'organe spécial pour ces notions, comme il y en a pour les autres : c'est l'âme elle-même et par elle-même qui, selon moi, examine les notions communes en toutes choses. »

C'est en effet par l'âme qu'on saisit non seulement l'être, mais le semblable et le dissemblable, le beau et le laid et les autres idées de même sortes. La sensation ne peut donc pas atteindre l'être. Donc non plus la vérité. Ni par conséquent, la science.

[186 b – 186 d] Socrate « Ce n'est donc point dans les impressions que réside la science, mais dans le raisonnement sur les impressions ; car c'est par cette voie, semble-t-il, qu'on peut atteindre l'essence et a vérité, tandis qu'on ne le peut par l'autre. »

Il faut chercher la science dans le nom, quel qu'il soit, que l'on donne à l'âme, lorsqu'elle s'applique elle-même, toute seule, à l'étude des êtres ; et non dans la sensation. Cela s'appelle juger.

[187 b – 187 d] Théétète « Dire que toute opinion est science, Socrate, c'est impossible, puisqu'il y a aussi une opinion fausse. Mais il y a une chance que l'opinion vraie soit science, et voilà ma réponse. »

Soit, dit Socrate ; mais s'il y a une opinion vraie, il y a aussi une opinion fausse. Comment se forme-t-elle ? Il semble impossible de ne pas savoir ce qu'on sait et de savoir ce qu'on ne sait pas. Quand on fait un jugement faux, prend-on les choses qu'on sait pour d'autres que l'on sait également, ou les ignore-t-on toutes les deux ? C'est impossible. Alors prend-on les choses qu'on ne sait pas pour d'autres qu'on ne sait pas non plus ? Impossible encore. On ne prend pas non plus les choses qu'on sait pour celles qu'on ne sait pas, ni celles qu'on ne sait pas pour celles qu'on sait ? Non. Alors comment expliquer l'origine de l'opinion fausse ?

[188 b – 188 d] Socrate « Prenons, au lieu du savoir et de l'ignorance, l'être et le non-être. »

Celui qui pense ce qui n'est pas ne peut pas avoir qu'une opinion fausse. Mais juger ce qui n'est pas, c'est ne rien juger. Juger faux est donc autre chose que de juger ce qui n'est pas.

[189 b – 189 e] Socrate « Nous disons qu'une opinion fausse est une sorte de méprise qui se produit lorsque, confondant dans sa pensée deux choses également réelles, on affirme que l'une est l'autre. De cette façon on juge toujours quelque chose qui est, mais on prend l'un pour l'autre, et l'on pourrait dire à juste titre que, quand on manque ce qu'on visait, on a une opinion fausse. »

Mais quand cette pensée fait cette confusion, ne doit-elle pas se représenter les deux objets à la fois ou successivement ? Or le jugement lorsqu'on pense est un discours que l'âme se tient à elle-même, quand on prend une chose pour une autre, on se dit à soi-même que l'une est l'autre ? Impossible. Après avoir passé en revu tous les cas auxquels l'hypothèse que l'opinion fausse procède du fait qu'un homme pense que les choses qu'il sait sont tantôt celles qu'il sait et tantôt celles qu'il ne sait pas conduit ; Socrate en retient trois où la confusion est possible. L'un où l'on confond une chose qu'on sait avec une autre qu'on sait et qu'on perçoit. L'autre où l'on confond une chose qu'on sait avec une autre que l'on ne sait pas. Enfin, le troisième où l'on confond ce qu'on sait et qu'on perçoit avec une autre qu'on sait et qu'on perçoit également. Finalement, l'opinion fausse ne peut exister que dans des choses que nous savons :

[193 e – 194 c] Socrate « Quand nous ajustons directement et exactement à chaque objet les empreintes et les marques qui lui sont propres, notre opinion est vraie ; si nous les ajustons obliquement et de travers, elle est fausse. »

Mais ici se présente une objection grave. Si l'opinion fausse n'est ni dans les sensations, ni dans leurs rapports mutuels, ni dans les pensées, mais dans l'ajustement de la sensation à la pensée, on ne devrait pas confondre deux objets connus seulement par la pensée.

[195 d – 196 b] Socrate « Mais alors, ne suit-il pa de là qu'on ne prendra jamais le nombre onze, qui n'est conçu que par la pensée pour le nombre douze, qui, lui aussi n'est conçu que par la pensée ? »

Pour expliquer la possibilité de l'erreur en ce cas, Socrate compare notre esprit à un colombier qui continedrait des oiseaux dont les uns vivent en groupes, d'autres en familles et quelques-uns solitaires, mais tous volant parmi les autres. Nous les avons tous dans notre esprit, mais quand nous voulons en saisir un, il se peut que nous en saisissions un autre que celui que nous voulons, et cela c'est l'opinion fausse. Mais Socrate n'est pas satisfait de cette explication. Il est, dit-il absurde de prétendre qu'ayant la science d'un objet, on ignore cet objet, non par ignorance, mais par la science même qui lui est propre, et qu'on prenne cet objet pour un autre. Cette spirale sans fin d'introduire des ignorances avec les sciences pousse Théétète à définir la science par l'opinion vraie. Mais l'expérience journalière des tribunaux montre que l'opinion vraie se rencontre chez les juges sans la science.


Troisième définition : La science est l'opinion vraie accompagnée de raison

[201 b – 202 a] Théétète « J'ai moi même entendu quelqu'un faire cette distinction [...]. Il disait que l'opinion vraie accompagnée de raison est science, mais que, dépourvue de raison, elle est en dehors de la science, et ue les choses dont on ne peut rendre raison sont inconnaissable, [...] et celles dont on peut rendre raison, connaissables. »

Autrement dit, selon Théétète, la science est une explication analytique ou définition de ses objets. Socrate lui réponds qu'il a entendu dire que les éléments premiers dont nous sommes composés sont inconnaissables et ne peuvent que être nommés, et qu'au contraire les objets qui en sont composés sont connaissables ; car les combinaisons dont ils sont formées est l'essence de leur définition. Mais est-il possible que les éléments étant inconnaissables, le composé qui en est formé soit connaissable ? Si par exemple les lettres sont inconnaissables, comment la syllabe peut-elle être connaissable ? Si la syllabe consiste dans des éléments assemblés, comment peut-on ignorer les éléments séparés et les reconnaître réunis ? Si elle est au contraire, une entité unique, elle ne doit pas avoir de parties, elle est indivisible et par conséquent, elle n'est pas plus connaissable que les éléments. D'ailleurs, l'expérience montre que les éléments se prêtent à une connaissance plus claire que les syllabes. Car quand on apprend à lire, on ne fait pas aute chose que de distinguer les éléments, quand on apprend la musique, on commence par les notes ; c'est que l'élément est plus connaissable que le composé.

Mais revenons à ta définition et dis-moi, Théétète, ce qu'il faut entendre par cette raison qui accompagne l'opinion vraie, et qui fait de la science une explication analytique. Pour moi, je crois qu'il faut entendre par le terme d'explication une de ces trois choses : la première est de rendre sa pensée sensible par la voix au moyen des noms et des verbes, de sorte qu'on la peigne dans la parole comme dans un miroir ou dans l'eau5. En ce sens, le jugement vrai sera toujours accompagné de définition dans tout ceux qui pensent juste sur quelque objet, et jamais le jugement vrai ne se trouvera dans la science. La deuxième consiste dans l'énumération des parties ou éléments ; mais on ne peut énumérer toutes les parties d'un objet, n'ayant d'elles qu'une opinion vraie, mais non la science6. Enfin, la troisième est la définition par la différence caractéristique « cette marque qui distingue l'objet en question de tous les autres.7 » Mais la connaissance de cette différence caractéristique est justement ce qui rend l'opinion vraie ; dès lors nous n'avons pas besooin d'ajouter la raison à l'opinion vraie, puisqu'elle y est déjà. C'est donc une sotte réponse, quand nous demandons ce qu'est la science, que de nous dire que c'est une opinion droite jointe à la science, soit de la différence, soit de toute autre chose.

[185 d – 186 b] Socrate « Et c'est le comble de la naïveté de nous dire à nous qui cherchons la science, que c'est l'opinion droite avec la science de la différence ou de toute autre chose. Ainsi, Théétète la science n'est ni la sensation, ni l'opinion vraie, ni la raison ajoutée à l'opinion vraie. »

Mais si la discussion n'a pas aboutit, elle aura au moins apris à Théétète à ne pas croire qu'il sait ce qu'il ne sait pas. Socrate se retire, pour répondre à l'assignation de Mélétos.


Notes :

1[151 d – 152 b] Socrate : « c'est ce qu'en disait Protagoras lui-même. Il dit, n'est-ce pas, que l'homme est la mesure de toutes choses, de l'existence de celles qui existent et de la non existence de celles qui n'existent pas. [...] Ne veut-il pas à peu près dire ceci, que telle une chose m'apparaît, telle elle est pour moi, et que telle elle t'apparaît, telle elle est pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes. »

2« L'océan est l'origine des Dieux et Téthys est leur mère » : tout est le produit de flux et de mouvements.

3[163 e – 164 b]

4Comme Thalès, qui tomba dans un puits en observant les astres, le philosophe ignore ce qui se passe à ses pieds et il prête à rire la foule. Il n'est pas attiré par richesse, noblesse et puissance : il est sage. Il ne s'attache qu'à la vertu et s'efforce de ressembler à Dieu. Ce portrait, où sont rassemblés un certain nombre de traits épars de la République, est la contrepartie de l'image que Calliclès a tracée dans le Gorgias (485 d – 486 d) du philosophe qui perd son temps à de puériles discussions.

5[206 b – 206 e]

6[206 e – 207 c]

7[208 c – 208 e]

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Commentaires (1)

1. Andre 28/12/2014

Très bon résumé et commentaire, c'est bien expliqué et bien écrit, tout s'éclaire !! Bravo

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