Notice - Platon, Politique

POLITIQUE, ou De la Royauté (genre logique)

 

Argument

Le dialogue du Politique, fait immédiatement suite à celui du Sophiste1 : il a lieu le même jour et dans la même scéance. Théodore prie aussitôt l'étranger éléate qui vient d'achever le portrait du sophiste de continuer par celui du politique ou du philosophe. L'étranger déclare qu'il commencera par celui du politique, et il prendra le jeune Socrate, son camarade, pour lui donner la réplique.

Ce dialogue se divise en trois parties. La première est la définition du roi comme pasteur du troupeau humain ; la deuxième, la définition du tissage, pris comme exemple pour aider à celle de la fonction royale ; la troisième, la plus longue, achève la définition du roi, assimilé à un tisserand.


Première définition : La définition du roi comme pasteur

Pour définir le politique, l'étranger procède par la même méthode que dans le Sophiste, par la méthode dichotomique2. Etant donné que le politique est un homme de science, il faut préciser quelle est sa science. Or il y a deux types de sciences : les unes théoriques, comme l'arithmétique, et les autres pratiques, comme l'architecture. Comme le roi agit plutôt avec son intelligence qu'avec ses mains, il faut ranger sa science parmi les sciences théoriques. Les sciences théoriques se bornent à la pur connaissance ou y joignent le commandement. Parmi les sciences qui commandent, il faut distinguer celles qui ne font que transmettre les ordres d'autrui et celles qui commandent en leur propre nom. Telle est la science royale. Les sciences qui commandent s'adressent à des êtres inanimés ou des êtres animés ; celles qui s'adressent à des êtres animés se divisent à leur tour en deux sections : l'une concerne les individus et l'autre les troupeaux. C'est des troupeaux que le politique s'occupe. Conçois-tu, demande l'étranger, comment on peut partager l'art d'élever les troupeaux ? Il me semble, répond le jeune Socrate, qu'il y a d'un côté l'élevage des hommes et de l'autre celui des bêtes.

La réponse n'est point sotte, dit l'étranger ; mais c'est une entorse donnée à la méthode dichotomique.

[262 c – 263 b] Etranger « Nous avons fait comme si, voulant diviser en deux le genre humain, on en faisait le partage à la manière de la plupart des gens d'ici, qui séparent la race hellénique de tout le reste, comme formant une entité distincte, et, réunissant toutes les autres souss la dénomination unique de barbares, bien qu'elles soient indénombrables, qu'elles ne se mêlent pas entre-elles et ne parlent pas la même langue, se fondent sur cette appellation unique pour les regarder comme une seule espèce. »

C'est par espèces qu'il faut diviser, et non en prenant une partie quelconque pour l'opposer à tout le reste. Or là où il y a espèce, il y a forcément partie ; mais là où il y a partie, il n'y a pas forcément espèce.

Il faut selon l'étranger, diviser les animaux en apprivoisés et sauvages. Parmi les premiers, il y a ceux qu'on élève dans l'eau et ceux qu'on élève sur terre. Ce sont ces derniers qui sont sous l'autorité du roi. Ils se divisent en animaux qui volent et en animaux qui marchent. Parmi ces derniers, il faut distinguer ceux qui ont des cornes, qui seuls, dépenden de l'autorité royale, se divisant en deux espèces : celle des animaux qui peuvent se croiser pour engendrer, comme l'âne et le cheval, et celle de ceux qui ne se reproduisent qu'entre-eux. Cette dernière contient deux classes : les quadrupèdes et les bipèdes. Les bipèdes peuvent être emplumés ou sans plumes ; ce sont ces deniers qui sont l'objet de la science politique. Mais cette définition [265 a – 265 e] n'est pas complète : elle n'indique pas quelle différence il y a entre les autres pasteurs et le roi. Sans parler des boulangers ou des commerçants qui contribuent à l'entretien du troupeau humain, nul n'a plus de droit que le bouvier à prétendre au titre du nourricier du troupeau.

Une légende nous servira à distinguer ce que peut être actuellement le politique3 : c'est celle qui se rattache au recul du soleil que Dieu fit en faveur d'Atrée. Le monde est tantôt gouverné par Dieu, qui le fait marcher dans un sens, et tantôt est livré à lui-même. Alors il tourne en sens inverse, parce que, composé d'une âme et d'un corps, il est, par la présence du corps, soumis au changement. Quand il passe d'un mouvement à l'autre, il se produit en lui une seconsse qui fait périr beaucoup de vivants, et ceux qui subsistent éprouvent d'étranges accidents. Tout marchant en sens contraire, les vieillards redeviennent jeunes, les jeunes redeviennent enfants, et tous disparaissent dans le sein de la terre. Ils s'y reconstituent et en ressortent pour remonter à la vie. C'est dans la période qui a précédé la nôtre et où le monde était gouverné par Dieu que se place le règne de Cronos, où tout naissait de soi-même pour l'usage des hommes. Toutes les parties du monde étaient divisées en régions gouvernées par les démons, comme l'ensemble l'était par Dieu. Les hommes de ce temps-là ne connaissaient ni nos états, ni nos institutions : ils n'avaient qu'à se laisser vivre sous le règne des dieux. Mais dès que le monde fut livré à lui-même, il suivit d'abord d'assez près l'ancien, puis, peu à peu, le désorde s'introduisit en lui, et il finirait par périr si Dieu n'en reprenait pas le commandement. Privés des soins des démons, les animaux étaient redevenus sauvages et l'homme sans défense contre eux, impuissant à se créer lui-même de la nourriture. C'est alors que les dieux donnèrent les arts4, d'où sont sorties toutes les inventions qui ont contribué à l'organisation de la vie humaine. [269 a – 275 b]

Ce récit nous montre que nous avons commis deux erreurs. La première, c'est que nous sommes allés chercher dans la période opposée le berger qui paissait le troupeau humain d'alors, un dieu au lieu d'un homme. Or la différence de leurs fonctions est sensible : le dieu nourrissait ses ouailles ; le politique actuel ne les nourrit pas ; il se contente de les surveiller et de les soigner. D'autre part, en déclarant le politique chef de la cité tout entière, nous avons omis de dire qu'à la différence du pasteur divin, il pouvait commander contre la volonté de ses sujets, et devenir ainsi un tyran au lieu d'un roi. Nous nous sommes trompés en confondant ensemble le roi et le tyran.


Deuxième définition : Le tissage

Mais la figure du roi n'est pas achevée. Pour se faciliter la tâche, l'étranger à recours à un exemple simple qui servira de paradigme pour distinguer les éléments de la réalité de la figure du roi :

[278 a – 278 e] Etranger « Que pourrions-nous prendre comme exemple qui comportât le même genre d'activité que la politique [...] ? Au nom de Zeus, veux-tu, Socrate, [...] que nous choisissions le tissage, et encore, si tu n'as pas d'objections, pas tout le tissage ; car nous aurons peut-être assez du tissage de laines. »

Pour distinguer le tissage de tous les autres arts, il faut lui appliquer la méthode dichotomique. Or toutes les choses que nous faisons ou que nous possédons sont ou des instruments pour agir, ou des préservants pour ne pas souffrir. Les préservants sont des antidotes ou des moyens de défense ; ces derniers sont des armures de guerre ou des abris. Les abris sont des voiles de défense ou des défenses contre le froid ou le chaud. Ces défenses sont des toitures ou des étoffes ; les étoffes des tapis que l'on met sous soi ou des enveloppes. Les enveloppes sont faite d'une seule pièce ou de plusieurs. Ces dernières sont ou piquées ou assemblées sans couture. Celles qui sont faites sans couture sont de nerfs, de plantes ou de crin. C'est à ces préservants et à ces étoffes que l'on donne le nom de vêtements, et l'art du vêtement est appelé art vestimentaire, dont le tissage ne diffère que de nom. [279 c -280 b]

Il faut aussi distinguer le tissage des arts auxiliaires. Il y a en effet, dans chaque art deux sortes de causes : les unes, qui lui fournissent des instruments, ce sont les causes auxiliaires, et les autres qui se produisent elles-mêmes, ce sont les causes créatrices. Parmi les causes auxiliaires, il faut ranger les arts qui fabriquent des fuseaux, les navettes et autres instruments, et tous les arts d'apprêtage, comme le lavage et le ravaudage. Dans le travail de la laine proprement dit, il y a le cardage, qui sépare ce qui était emmêlé, et qui appartient à l'art de séparer, et l'art d'assembler, qui se divise à son tour en art de tordre et en art d'entrelacer. L'art de tordre comprend la fabrication du fil solide de la chaîne et celle du fil plus lâche de la trame. Le tissage est l'entrelacement des deux fils. [280 b – 283 b]

Il était possible de dire sans toutes ces longueurs que l'art du tisseran était celui d'entrelacer la trame et la chaîne. Personne ne pourrait reprocher un quelconque manque de mesure. Car il y a deux manières de mesurer, l'une qui s'applique à la grandeur et à la petitesse considérées dans leur rapport de réciprocité ; et l'autre à ce que doit être la chose que l'on produit. Cette deuxième manière est celle de tous les arts : ce n'est pas sur la quantité, mais sur l'opportunité et la convenance qu'ils se règlent. Il y a pour eux un juste milieu en deçà et en delà duquel l'oeuvre est également imparfaite.

Si l'on trouve que l'Etranger s'est trop étendu sur le tissage et les révolutions de l'univers, et dans le Sophiste, sur le non-être, c'est qu'on ne se rend pas compte qu'il faut classer les choses par espèces, en rassemblant toutes les différences qui les distinguent, et en enfermant tous leurs traits de parenté dans l'essence d'un genre, oeuvre difficile, quand il s'agit de réalités immatérielles aussi importantes que celles qui nous occupent. D'ailleurs cette enquête sur le politique vise moins à définir le politique qu'à rendre les hommes meilleurs dialecticiens. [284 b – 287 b]


Troisième définition : Le royal tisserand

Appliquons maintenant au politique l'exemple du tissage. Nous avons déjà séparé de l'art royal les arts qui lui sont apparentés ; il nous reste à le séparer des arts qui lui sont auxiliaires et de ceux qui sont ses rivaux, comme nous l'avons fait à propos du tissage. Mais la méthode dichotomique n'est plus applicable ici : nous ne pouvons plus les diviser en espèces ; divisons-les par membres, comme on fait des victimes, afin de rester le plus près possible de la division par espèce. Les arts auxiliaires, qui fournissent à la cité ce qui est indispensable à la vie, peuvent se répartir en sept classes : matières premières, instruments, vases, véhicules, abris, divertissements et nourriture. Ecartons-les, comme nous avons écarté du tissage tous les arts indispensables à sa tâhce ; et de même que nous avons distingué du tisserand les cardeurs et les fileurs, distinguons du roi tout le groupe de serviteurs, les esclaves, les commerçants, les mercenaires, les hérauts, les secrétaires, les devins et les prêtres, et tout un choeur de centaures et de satyres, dont les figures nous apparaîtront plus clairement, quand nous aurons passé en revu les différentes formes de constitution. [288 e – 290 d]

Il y a trois formes de constitution : la monarchie, le gouvernement du petit nombre et la démocratie, qui se dédoublent, selon leur légalité, en royauté et en tyrannie, en aristocratie et en oligarchie et en démocratie réglée ou déréglée. Mais la vraie politiuq eétant une science, dans lequel de ces gouvernements la trouverons-nous ? Ce n'est ni le peuple, ni même le petit nombre qui peut posséder la science : on ne peut la trouver que dans un seul et dans quelques hommes seulement. Ceux qui la possèdent se régleront sur elle pour gouverner, avec ou sans lois, avec ou même le consentement de leurs sujets, comme le médecin guérit son malade même contre son gré. Le jeune Socrate s'étonne que l'étranger approuve un gouvernement sans lois.

Notes :

1Le Sophiste, ou De l'Être (genre logique)

2 Méthode qui consite à division un concept en deux autres concepts qui sont généralement contraires, et qui recouvrent toute l'extension du premier. Ces deux concepts sont à leur tour divisés en deux autres, et caetera.

3Il s'agit du mythe des « deux révolutions de l'Univers », d'après la Théogonie d'Hésiode.

4cf. Mythe de Prométée

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